Wednesday, August 22, 2012

FPDV N°30 / Cédric Bernard


Du voyage



     Ce n'est que ça. Ça n'a été que ça. Des voyages. Ou plutôt un long voyage arraché, où s'emboîte une kyrielle d'allers-retours, un amalgame de voyages. Toujours sur la ligne, avec pour toute marge ce vide, de chaque côté. Il le savait depuis toujours, en lui-même. Avant même de savoir syntaxer les mots pour pouvoir le dire.
     Ce fut d'abord d'un monde à l'autre. Le sien, et le monde réel. La quantité de savoirs qu'il détenait pour son âge était en inadéquation totale avec celui de ceux de son âge. Mais d'où, eux, pouvait-il le tenir ? Comment y accéder ? Ce voyage-là fut tardif, comme si une pression invisible avait voulu l'en mettre à l'écart. Alors à quoi bon ces choses-là alors ? Les légendes, les mythes, les histoires ?
     Puis peu à peu cela s'éclaircit : trouver seul la réponse sur le bord du chemin.
     C'était là, et il ne peut que le constater, ça s'affirme dans la longueur. Pas besoin de recul. Pour s'en rendre compte ni sauter. Toujours ces progressions sur la ligne, d'avant en arrière, et inversement. Entre l'authentique et la fabrique. Entre le rayonnement et l'obscurité. Entre le contrôle et la pulsion. Il l'avait bien enregistrer, le schéma. Descente, repentance, pénitence, remontée. Toujours plus haut. D'où cette chute toujours de plus haut aussi. C'était mathématiques, presque. Inéluctable.
     C'était pourtant un gars plutôt gentil, affable, même. Trop peut-être. On n'acceptait pas qu'il puisse dire merde. C'était si rare. Il encaissait si longtemps, que lorsque ça craquait, on n'était pas apte à l'accepter de sa part. Comme si cette franchise qui finissait par déborder était un privilège qui n'était pas acceptable en cette personne. Quand bien même il restait égal à lui-même, qu'il fermait sa gueule, ça ne changeait rien, le résultat était le même.
     Un moment, il avait cru réussir à échapper à cette spirale ascendante qui l'aspirait vers le fond. Rompre tout contact avec le monde extérieur. Ne plus exposer de flanc aux crocs périphériques, conserver les siens pour mieux pouvoir les retourner contre lui-même. Mais les contingences de l'époque ne le permirent.  Les chemins sont bien plus peuplés qu'autrefois. Propriété, monnaie, taxes, supermarché.
     Les uns après les autres, les gens qu'il croisait, inévitablement, tôt ou tard, il avait réussi à se les mettre sur le dos, ou les regarder se détourner, exposant leur propre dos. A présent qu'il lui semble avoir réussi à poser la pierre d'un seuil, avec les murs autour, une seule chose le hantait : combien de temps ? Combien de temps allait-elle supporter ce voyage ? Elle avait accepté, décidé, la nuance a peu d'importance à présent, de partager la route avec lui. Sa confiance en lui était tant entamé qu'il n'était plus en capacité de concevoir qu'elle pût en avoir envers lui, envers eux. Et cette ligne, raide, sur laquelle il s'échinait invariablement. Combien de temps ? Combien de temps allait durer ce voyage ?

Cédric Bernard http://lesmotsdesmarees.blogspot.fr

2 comments:

  1. Les courants chauds sont toujours ascendants, ils mènent aux nuages, ils prêtent aux voyages...

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  2. et retombent en pluie
    la pluie qui lave la page
    et l'on recommence
    la pluie comme les larmes
    la paysage éclairci

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